Entretien avec Marina MALJKOVIC,
Coach de l’équipe
nationale féminine de SERBIE et du Lyon Basket

Crédit Photo : Pedja Milosavljevic
 
Réalisé le 03.11.2015 par Sylvain SALIES
 
Ses débuts dans le coaching 
Je n’ai jamais voulu devenir coach car j’avais déjà un coach à la maison (son père, Bozidar Maljkovic) . Je voyais quotidiennement combien la vie d’un coach était dure et quels sacrifices étaient à réaliser. Toute ma famille a toujours suivi mon père ; comme le jour du match devait être calme dans la maison et que ma mère se préparait, j’étais certaine que je ne deviendrai jamais coach parce que ça m’énervait. J’avais la maison toujours bien remplie de coachs et d’amis que ce soit avec Željko Obradović, Bogdan Tanjević , Duško Vujošević , Dušan Ivković, et bien d’autres, espagnols, français, … ; je voyais que c’était une vie très compliquée et franchement ça ne m’a jamais attiré. Ça ne m’a jamais intéressé non plus quand j’étais encore joueuse ; j’étais une personne un peu rebelle aussi.
 
C’est surprenant mais c’est complètement par hasard que je suis devenue coach. Suite aux bombardements en Yougoslavie en 1999, que j’ai très mal vécu de Paris, je décide de rejoindre mon pays sans trop savoir ce que j’allais y faire précisément. J’étais très bonne en psychologie mais aussi bonne actrice entre autres et j’aurai ainsi pu rejoindre à ce moment-là les Etats Unis avec des projets qui auraient pu se concrétiser mais j’ai décidé de rejoindre la Serbie. J’ai donc commencé à entraîner à Belgrade dans un tout petit club, Ušće Belgrade, une équipe cadettes, en remplaçant un coach qui s’était absenté pour deux semaines ; et depuis, je ne me suis jamais arrêtée de coacher. Lors de mon premier entraînement, j’ai eu la sensation que j’avais déjà entraîné et que je savais faire sans pourtant n’avoir encore jamais demandé de conseils à personne ; mon parcours de joueuse ne pouvait pas laisser entrevoir ce début de parcours même si je regardais à la TV les meilleurs matchs européens. J’ai commencé à entraîner cette première équipe de cadettes avec laquelle nous sommes montés en trois ans de la troisième division (équivalent de la NF1 française) à la première division serbe. La première ligue serbe a un niveau assez faible, il y a malheureusement très peu de licenciés en Serbie qui est un petit pays (7 200 000 habitants) ; cette configuration rend notre titre de champion d’Europe avec la sélection serbe d’autant plus étonnant.
Après ces résultats surprenants avec le club d’Ušće, j’ai été recrutée par le club champion de Serbie, Hemofarm Vrsac, situé à une heure de Belgrade. Ce club était très structuré ; j’y ai remporté deux titres et deux coupes et nous avons atteint le Top 8 en Eurocup. Puis, j’ai entraîné le club du ŽKK Partizan Belgrade, où j’avais un grand nombre de joueuses de l’équipe nationale, avant de rejoindre Lyon.
Son point de vue sur l’élite du basket féminin français
Vous ne pouvez pas savoir combien je me suis fait d’ennemis quand j’ai affirmé que la LFB était la ligue la plus forte en Europe malgré les ligues turque, russe, espagnole où le niveau de jeu est aussi très fort. Je suis la plus grande supportrice de la ligue féminine française mais il ne faut pas qu’elle se relâche ; le passage la saison prochaine de 14 à 12 équipes est une bonne idée : on y verra plus claire. Ce changement va apporter de nombreuses surprises.
 
Crédit Photo : Cédric Lecocq - FFBB
L’évolution du Lyon Basket
Depuis trois ans, le club a fait des progrès extraordinaires avec les personnes qui y travaillent quotidiennement, Olivier Ribotta, Nicolas Forel, et toutes les autres. Cela n’a rien à voir avec la première année où je suis arrivée : on avait certes une équipe talentueuse ( Romy Bär , Emilija Podrug, Mistie Bass ) mais on jouait avec cinq joueuses ; c’était un club vide maintenant il y a beaucoup plus de personnes, beaucoup de choses se passent autour du club, le marketing s’est développé, … ; on a avancé pas à pas et on devient un club sérieux ; je pense que c’est le moment de franchir un pas pour ce club ; il ne faut pas rater l’occasion ! Vu l’importance du sport à Lyon, notre situation géographique, c’est une vraie opportunité. Je pense que maintenant - et je ne disais pas cela les deux premières années - on s’est structuré. Nous avons besoin d’un petit déclic : quelqu’un de l’extérieur pour avoir un club sérieux de niveau européen ; il faut trouver une bonne volonté. Il y a quelque chose à faire et il ne faudrait pas que ça arrive trop tard. Il suffit d’une petite chose. On fait du bon travail, il faut juste qu’une personne nous aide et nous pousse encore plus vers l’avant.
 
La place du Lyon Basket en championnat
Nous avons joué des équipes du haut de tableau (Bourges, Nice, Nantes) ; ces équipes tirent leur force dans la continuité des victoires qu’elles engrangent. Ce n’est pas simple, la saison difficile sportivement de l’année dernière ne peut pas s’effacer du jour au lendemain. On est cependant pas mal par rapport à notre calendrier ; on y verra plus clair après la période du 26 novembre jusqu’au 20 décembre où nous jouons quatre matchs importants ; le dernier mois de championnat sera un mois avec des matchs intéressants…
La gestion de son double statut entraîneur club/sélection nationale
C’est extrêmement difficile ! Il y a très peu de personnes qui enchaînent les deux ; les coachs internationaux ont souvent, comme le coach espagnol, neuf mois de coaching en ligue professionnelle et quatre mois de « OFF ». Je le gère car le basket c’est ma vie, parce que le basket ce n’est pas le travail : Lyon Basket est ma vie, l’équipe nationale est ma vie ! C’est un plaisir, c’est dur, ça prend beaucoup de temps et beaucoup d’énergie. Ce n’est pas un travail où on travaille de 9h à 18h puis où on éteint son téléphone ensuite ; je ne l’éteins jamais, mais c’est aussi à moi d’être intelligente et d’organiser ma vie afin d’avoir plus de souffle.
La Serbie
En 2011, quand je suis devenue sélectionneur de la Serbie, et même avant cette période avec les joueuses qui m’ont suivie de Ušće Belgrade au ŽKK Partizan Belgrade, j’ai réussi à « droguer » mes joueuses en insufflant chez elles un virus ; j’ai réalisé un travail de passionné, un travail de malade ; j’ai réussi à infiltrer dans leurs têtes dans leurs cœurs cette passion, l’envie de se donner à fond. C’est cette réussite qui me donne le plus de plaisir. Quand tu vois l’équipe serbe jouer c’est une équipe qui se bat, qui se jette sur le parquet : un basket exalté. Les performances au haut niveau sont liées au mental ; dans le basket il n’y a plus grand-chose à inventer sur le plan technique, tactique, par contre il y a énormément à travailler au niveau de l’aspect mental. Le mental doit se travailler énormément chez les joueuses et surtout en France, dans le basket féminin, et ça me touche car la France est mon second pays. Il y a des choses à faire.
 
Crédit Photo : camp de Zlatibor
Je suis aussi très fière d’être sortie de ce pays qui a formé autant de coachs européens reconnus. Cette sérieuse école de basket qui donne de la valeur à l’entraîneur, personne respectée, professeur, pédagogue, parent pour ses joueurs. Je suis fière de ça, mais d’un autre côté j’ai aussi ma propre identité avec mon nom et mon prénom. Le coach en Serbie représente un modèle de jeu, un système de fonctionnement bien identifié, une identité d’équipe. En France cette identité se perd malheureusement un peu.
En Serbie, on travaille aussi beaucoup les fondamentaux ; on est dans la répétition et la correction technique permanente. Je participe à un camp de basket (Internacionalni Kosarkaski Kamp à Zlatibor) auquel le secteur féminin porte mon nom et où le travail individuel est central. A titre de comparaison, en France quand une joueuse de LFB ou ligue 2 loupe un lay up ce n’est pas choquant tandis qu’en Serbie, on est très marqué par le fait qu’une joueuse rate ce tir. On se consacre à chaque détail, on se consacre à chaque joueuse, à la main droite puis la main gauche, …
Le système éducatif est complètement adapté à la pratique sportive : plus tu es sportif plus l’école s’adapte à toi. Cela concerne tous les élèves. Les horaires sont aménagés pour pouvoir suivre un entrainement du matin individuel et un entrainement collectif en fin d’après-midi. Par ailleurs, la qualité de l’école serbe est reconnue à l’international ; je peux en parler car j’ai fait ma scolarité de la 6ème à la 3ème en France, puis suis allée en high school. A Barcelone, à l’école anglaise, le directeur a même été rassuré quand nous lui avons dit que nous venions de Serbie pour mon acclimatation au niveau scolaire en Espagne. En Serbie, la durée des cours est moins longue à l’école : les cours durent 45 minutes au lieu d’une heure, permettant d’avoir plus de de concentration. Il y a aussi un suivi direct entre le coach et l’école. L’école aide aussi le club en mettant à disposition des enseignants. Les joueurs sortent de l’école pour aller s’entraîner au club.
 
1993, le titre de champion d’Europe du Limoges CSP
Chaque titre de mon père m’a marqué avec ma famille.  Mes amis de Limoges le savent très bien, nous avons passé une superbe année à Limoges, cette petite ville passionnée par le basket avec des gens qui vivent le basket, connaissent le basket. Ce sont des vrais fans ! Toute la ville respirait basket ; j’étais au collège, en 5ème. Je suis allée à Athènes au Final 4 ; j’étais avec les 500 supporters limougeauds et je suis descendue directement sur le terrain sans attendre la fin de la finale.
Une expérience dans le basket masculin possible ?
Quand j’ai commencé à coacher à Ušće, j’ai aussi entraîné durant une demi-saison une équipe masculine. Avec mon expérience, je pense que ça pourrait arriver plus tard ; ce serait à mon sens plus facile que de coacher une équipe féminine ; la gestion d’une équipe féminine est beaucoup plus difficile que celle d’une équipe masculine car les filles se questionnent beaucoup plus que les garçons ; il y aurait plus de simplicité dans les relations entre l’équipe et le staff car parfois les joueuses se posent de nombreuses questions…
Ses relations basket avec son père, Bozidar Maljkovic
Nous avons tous les deux, de très forts caractères mais aussi un énorme respect l’un pour l’autre : moi pour sa carrière, lui pour la mienne. Il n’ose même pas me poser des questions sur ce que je fais ; Il m’a transmis un héritage, évidemment on parle de basket. On parle du basket en général et on peut regarder un match ensemble mais on ne se conseille pas. Il n’a regardé qu’un seul de mes matchs : le match où j’ai remporté la coupe de Serbie avec Hemofarm Vrsac et depuis, plus jamais.